
Pierre-Emmanuel Passelegue, BM&A
Soyons clairs : lever des fonds aujourd’hui est difficile. Vraiment difficile. Les tours de table s’allongent, les investisseurs se font plus rares, les valorisations se contractent et les exigences montent d’un cran. Pour beaucoup de fondateurs, en particulier dans la santé ou la deeptech, où les cycles sont longs et les besoins en capitaux structurellement élevés, cette situation est déstabilisante. Non pas parce que les projets sont moins bons, mais parce que les règles ont radicalement changé.
Ce que vous traversez n’est pas un échec individuel. C’est un changement de cycle. Et dans ce nouveau cycle, la capacité à tenir dans la durée devient aussi importante que la capacité à convaincre.
Accepter une vérité inconfortable : la levée de fonds n’est plus garantie
Pendant plusieurs années, la levée de fonds a été perçue comme une étape quasi mécanique du parcours start-up. Aujourd’hui, elle redevient ce qu’elle a toujours été : une option conditionnelle, dépendante d’une trajectoire financière crédible, lisible et maîtrisée.
Cela implique un changement de posture. Il ne s’agit plus seulement de partager une vision, mais de démontrer une capacité à piloter sous contrainte. À montrer que vous savez arbitrer, prioriser, réorienter ou ralentir parfois pour mieux durer.
Dans ce contexte, la stratégie de financement n’est plus un sujet secondaire ou technique. Elle devient un sujet prioritaire.
Le non-dilutif est un allié… pas une béquille
Les aides publiques, les incitations fiscales, les subventions, les avances remboursables et les prêts innovation sont des outils puissants. Ils permettent de financer en partie la R&D, de réduire le risque, de préserver le capital dans une phase où la dilution est plus coûteuse.
Mais deux messages importants doivent être rappelés :
- Ces financements sont majoritairement conditionnés au niveau des fonds propres ;
- Ces outils ne remplacent pas une stratégie de financement de long terme.
Mal utilisés, accumulés sans vision, ils peuvent créer une illusion de confort mais aussi éloigner de l’objectif premier, celui de mettre vos premiers produits sur le marché et développer votre top line. Ce que vous gagnez aujourd’hui en non-dilutif, vous pouvez le perdre demain en capacité à lever des fonds.
Dette et avances remboursables : attention au point de bascule
C’est sans doute l’un des sujets les plus sensibles, et les moins discutés ouvertement. Oui, la dette et les avances remboursables sont utiles. Oui, elles permettent de passer des caps difficiles. Mais une start-up trop endettée devient plus difficile à financer en capital.
Lors d’une levée de fonds, les investisseurs regardent aussi le niveau de dette existante, les échéanciers, la capacité réelle à rembourser sans asphyxier la croissance.
Si la dette est trop lourde, trop proche, ou mal alignée avec les revenus futurs, elle devient un frein. Elle réduit la marge de manœuvre stratégique, complique la négociation et, dans certains cas, fait temporiser voire fuir des investisseurs pourtant intéressés par le projet.
Le bon usage de la dette n’est donc pas une question de montant, mais de timing et de proportion. La dette doit accompagner une trajectoire, pas la contraindre.
Penser dès maintenant à votre prochaine levée, même si elle semble lointaine
C’est sans doute le conseil le plus contre-intuitif, mais aussi l’un des plus importants : chaque décision financière prise aujourd’hui sera relue lors de votre prochaine levée de fonds.
Même si cette levée est prévue dans deux ou trois ans. Même si elle vous semble aujourd’hui hors de portée.
Les investisseurs n’arrivent jamais sur une page blanche. Ils analysent votre historique, vos arbitrages passés, votre capacité à anticiper. Une structure financière saine, même sous contrainte, est un signal fort de maturité et de crédibilité.
Financer, c’est piloter avec lucidité
Dans cette période de raréfaction des financements, il ne s’agit pas d’être optimiste à tout prix, ni de céder au pessimisme. Il s’agit d’être lucide et proactif. De reconnaître que le contexte est plus difficile mais qu’il récompense aussi les fondateurs capables de discipline, de rigueur et de vision.
Cela suppose parfois de :
. ralentir certains développements
. prioriser plus sévèrement
. dire non à des financements mal alignés
. accepter que “plus d’argent” n’est pas toujours la “meilleure solution”.
Tenir, c’est déjà réussir
Si vous êtes fondateur aujourd’hui, vous entreprenez dans l’un des contextes les plus exigeants de ces dernières années. C’est une contrainte supplémentaire mais c’est exigeant donc formateur. Les entreprises qui survivront à ce cycle sortiront plus solides, plus crédibles, mieux armées pour la suite.
Le financement n’est plus un sprint euphorique. C’est une course de fond. Et dans une course de fond, ce ne sont pas ceux qui partent le plus vite qui gagnent, mais ceux qui savent gérer leur souffle.
Et dans cette course, la gestion de votre structure financière devient votre oxygène.





